Chronique : Manioka, la BD qui s’écoute

 

Nkodem Manioka sur Soul Ton OreilleNkodem est l’un de ces artistes dont on parle trop peu, si bien que le public confus se retrouve inconsciemment à faire l’amalgame entre l’auteur et son héros. On en verra alors certain appeler l’illustrateur Manioka, quand il s’agit en fait du titre du projet auquel il donnait naissance en 2008 et sorti l’année suivante chez le label KSTR. Et on peut dire que du chemin a été parcouru quand on sait que l’idée venait d’un délire innocent entre deux collègues au boulot fans de bande dessinée, pour se voir développée en une sorte de roman graphique hip hop, édité chez un label habituellement axé sur le rock, avant d’être nominé au festival d’Angoulême. Rien que ça !

Manioka, personnage central de la bande dessinée du même nom, est ce que l’on appelle un anti-héros, et pour cause il n’a rien du super héros conventionnel, qui vêtu d’un attirail moulant et flashy survolerait la ville à la recherche de citoyens à sauver. Lui, est un dealer de crack peu scrupuleux qui n’a de cesse de justifier ses activités dévastatrices, tentant de faire taire ses remords qui le hantent. Il a pour costume un bonnet blanc, peut-être celui de son papa Nkodem, un marcel, les pieds ancrés dans ses Air Max recouvertes par ce jean baissé qui laisse entrevoir par la même occasion un caleçon. En bref, l’uniforme du banlieusard par excellence, au désespoir de nos chères mamans. C’est un brin cynique qu’il narre ses aventures dans le Village, nom donné à cette cité dans laquelle il évolue et qui encercle AFU-RA, la ville interdite. Le décor planté est déprimant. Dans un paysage morne, un ciel grisaillant  surplombe le bitume qui ne laisse aucune place à la verdure, comme si la météo témoignait de son empathie envers une population plongée dans une misère sociale. Dans ce ghetto que la police a délaissé, les citoyens s’improvisent en une milice chargée de rétablir l’ordre. Voilà le synopsis de la BD Manioka. Le concept autour du manioc est ici ingénieusement exploité. Ce tubercule amer qui pousse dans des cavités souterraines ne fait pas que prêter son nom au personnage.

Nkodem Touf de Manioka sur Soul Ton Oreille

On retrouve en Manioka plusieurs caractéristiques propres à cette plante, le personnage acerbe évoluant fréquemment dans les sous-sols de la ville. L’auteur faisant consommer du manioc en permanence à son héros, il met en place une sorte de mise en abîme où l’on a l’impression que le personnage se mange lui-même et de ce fait, s’auto-détruit, de la même manière qu’agit cette drogue qu’il vend au sein de sa propre communauté. Et si l’on dénote dans ce scénario une écriture rythmée, cadencée c’est sûrement parce que son auteur, Nkodem, tire ses principales inspirations dans le hip hop.

On relèvera alors un verbe naturellement imagé, quelques métaphores et parfois des rimes, cocktail qui aide le lecteur à se plonger dans l’univers du narrateur. Comme un artiste hip hop, Nkodem dénonce à travers son travail un système politique opportuniste dont le peuple reste malheureusement le seul à pâtir. Un scénario d’un triste réalisme qui s’égaye de ce graphisme acéré qui prend tout de même le dessus sur son écriture.

 Regardez : Nkodem – Manioka La Naissance Du Projet

La musique qui occupe une place importante dans la vie de Nkodem ne fait pas qu’influencer son style d’écriture. Elle vient, par le biais d’une bande son entièrement produite par Alsoprodby, ajouter une nouvelle dimension au projet. Un CD vient se greffer au premier tome de Manioka incluant le titre J’brillerai Avant De Mourir du rappeur Bollo Yang et pour le tome 2, disponible depuis le 13 juin dernier, la bande dessinée s’accompagnera d’un vinyle 33 tours. Ce dernier contient cette fois deux morceaux : Syndrome Du Phonyx par Maj-Trafyk et Itinéraires d’Un Enfant Du Ghetto de Lestath, titre que l’on peut entendre en fond sonore dans la vidéo ci-dessus et dont la mélodie emprunte de mélancolie vous reste agréablement dans la tête. Nkodem, en véritable mordu de hip hop, aurait bien sûr aimé que la musique prenne une part plus importante dans ce projet, évoquant en exemple la bande originale du manga Afro Samurai orchestrée par The Rza, cerveau alambiqué du Wu Tang, une révélation qui nous amène à l’hypothèse d’une version animée de Manioka dans un futur plus où moins proche.

En attendant l’arrivée de ce projet qui l’on s’en doute sollicitera un chantier d’une ampleur considérable, un site virtuel consacré à Manioka est désormais en ligne. Il donne la perspective de ce que donnerait un dessin animé ou un jeu vidéo basé sur la saga. On l’y navigue comme si le héros nous ouvrait les portes du Village afin de nous faire visiter son univers et encore une fois on est soufflé par le détail du graphisme d’un Nkodem extrêmement minutieux.

Regardez: Maj-Trafyk – Syndrome Du Phonyx

Nkodem aurait déjà l’idée d’un éventuel tome 3 de Manioka même si KSTR à décidé de ne pas poursuivre l’aventure. Le label éditera cependant Ghetto CHIC, un projet commun sur lequel l’auteur plancherait en ce moment. S’il s’investit cette fois dans la bande dessinée à venir en tant qu’illustrateur, on retrouvera aux manettes du scénario l’écrivain Fatou Biramah ainsi que Palma Cazalis de Fondouce. Nkodem comme un tas d’artistes mêle à la fiction des anecdotes de sa vie personnelle, puisqu’on retrouve dans le personnage de Touf, au casting de Manioka, une version miniature de Fatou Biramah. Un clin d’œil touchant à cette rencontre avec ses prochains partenaires. Nous n’allons pas vous en dévoiler plus et surtout, nous vous invitons dès à présent à découvrir Manioka : dépoussiérez vos platines et à vos économies, car il est temps d’éplucher la saga Manioka !

Pour aller plus loin :

 

Mots-clés : , , , , , , , , , , , ,

Il n'y a pas encore de commentaires pour cet article. Soyez le premier à en laisser un !

Laissez un commentaire