Critique : Noir D**** de Youssoupha

 

C’est le troisième album de Youssoupha, après À Chaque Frère en 2007 et Sur Les Chemins Du Retour en 2009. Noir D**** (pour « Noir Désir ») était une des sorties les plus attendues du rap français. Bien sûr, « l’affaire Zemmour » a malheureusement naturellement fait monter le buzz. Mais plus que cela, les singles balancés en amont laissaient présager de la qualité de l’opus que Youssoupha nous a offert le 23 janvier 2012.

En effet, il y a d’abord eu Menace De Mort qui revient sur les accusations d’un journaliste (dont le nom ne mérite pas d’être cité une seconde fois). Première pierre de l’édifice Noir D****, Youssoupha y revendique sa liberté d’expression, de plus en plus menacée. Alors, s’en est suivi Espérance De Vie. Là, on salue la forme : quatre-vingts mesures, écrites en quatre-vingts jours, à raison d’une ligne par jour ; et le fond : des interrogations, une critique acerbe de la société. L’argent, la politique, les médias, la religion…tout y passe. Et finalement, Histoires Vraies, avec Corneille et son clip tourné au Canada, un morceau qui annonçait en quelque sorte le programme de cet album.

Youssoupha nous prévient dès le premier morceau : Noir D* c’est du rap d’amour. De « L’Amour » distillé sur les 18 pistes qui composent cette galette.

Mais c’est surtout du rap d’adulte. « Je suis un des rares MC de 30 piges à rapper comme un adulte », nous dit-il dans J’ai Changé. Tout au long de son Noir D****, le lyriciste bantu nous sert des rimes réfléchies, « des mots qui percutent » dixit Kery James en outro de La Vie Est Belle, qu’il illustre par des références peut-être méconnues de la plus jeune génération. Comme Nicolas Sirkis membre du groupe Indochine formé dans les années 80, William Sheller et son Homme Heureux, succès de la variété française en 1991. Ou bien Demain C’est Loin d’IAM et Retour Aux Pyramides des X-Men, deux titres sortis il y a déjà quinze ans, ou encore la célèbre phrase « Qui peut prétendre faire du rap sans prendre position », clin d’oeil à Ärsenik dans Boxe Avec Les Mots sur l’album Quelques Gouttes Suffisent paru en 98.
Prim’s, comme on le surnomme, a également fait de Noir D**** un album ancré dans son époque, en glissant ici et là des références aux affaires et/ou tragédies qui continuent de marquer les années 2000. Comme par exemple Youssouf Fofana dans Menace De Mort, Véronique Courjault dans Espérance De Vie, Mohamed Bouazizi symbole du Printemps Arabe ou encore les incendies du Boulevard Auriol dans Irréversible.

Enfin, Noir D**** c’est définitivement l’album d’un « blédard devenu banlieusard ». L’Afrique y est omniprésente, notamment grâce à la kora et aux percus qui vous invitent naturellement à bouger la tête et à faire péter les claps. Ceux qui n’avaient jamais entendu de rumba congolaise ne pouvaient pas être mieux initiés. En effet, c’est un bel hommage qu’il rend à ce genre musical avec le titre Les disques de mon père, qui traite de la paternité, en duo avec l’ambassadeur de la rumba congolaise : Tabu Ley Rochereau qui n’est autre que son père. D’ailleurs, le morceau sample le titre Pitié de Tabu Ley. Autre sample congolais, celui du Staff Benda Bilili sur le très bon Noir D****. Un appel à l’émancipation du peuple noir : « Moto Moindo lamouka, téléma kékotala, wouta bokoko na yo, ozalicé kolala, lamoukana bongo otala ndéngué moy é bimi eeeh», en lingala dans le texte, dont voici la traduction : « Homme noir, réveille-toi, lève-toi et va voir, tu dors depuis l’époque de tes ancêtres, tu dois te réveiller pour enfin voir que le jour s’est levé ».

Outre ces messages positifs, on trouve également comme dans tout album rap qui se respecte, de l’ego trip, «Bien sur que le meilleur rappeur de France a un cheveu sur la langue », apporté entre autres par les deux Gesteludes, l’un en featuring avec Sams et l’autre avec S-Pi.

Seul bémol de Noir D****, le titre Tout l’amour du monde, qui ressemble plus à un titre de street-tape et apparait comme perdu au milieu d’une playlist mature. Youssoupha se place en victime de trois femmes, l’une trop légère, l’autre vénale, et la dernière faussement vertueuse. Mouais… Rien de très original. Et comme si ces clichés ne suffisaient, pas l’emploi du B-word vient couronner le tout le temps d’un refrain toutefois efficace, admettons-le. Mais c’est bien là le seul faux pas de Noir D****, un opus abouti et de grande qualité, que nous ne pouvons que vivement vous recommander. Et à en croire les différents commentaires lâchés sur la page facebook de Youssoupha, c’est un album qu’il défend remarquablement en live. Allez vous faire votre avis lors d’une des dates de sa tournée Geste Tour qu’il terminera le 7 mai 2012 sur la scène mythique de l’Olympia Bruno Cocatrix à Paris.

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Commentaires Feed

  1. Ricardo Glenn - 20/03/2012 à 14 h 06 min

    ça fait quelques mois que je l’écoute en boucle, cet opus. Je peux simplement dire que « j’avais jamais entendu de rap français », mais du bon comme ça, ça faisait un bon moment. C’est rafraichissant de voir un rappeur de 30 piges faire un album qui exploite ces 30 piges d’influences, de repères, d’évolution. Ce n’est pas une somme de clichés et de gimmicks comme on en entend un peu trop dans le rap français en ce moment. Il sera placé dans mon Panthéon, quelque part entre d’autres grands classiques tels que «L’École du Micro d’Argent», «Quelques Gouttes Suffisent», «Première Consultation» (si, si, il est parmi les meilleurs albums de rap français que j’aie entendus!), «Rue Case Nègres», «Opéra Puccino», «Suis-je Le Gardien De Mon Frère?» et j’en passe et des meilleurs. BRAVO, LE LYRICISTE BANTU!
    coup de coeur pour « Les Disques De Mon Père », vraiment un mariage parfait de rap et rumba congolaise qui fait chaud au coeur.

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    1. Mike - 21/03/2012 à 2 h 32 min

      Déjà que j’avais envie de l’écouter mais Ricardo, t’en parle tellement bien… J’ai plus le choix !

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    2. Army - 21/03/2012 à 8 h 44 min

      Evidemment que Première consultation est un classic !!

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  2. Milène C. - 20/03/2012 à 18 h 43 min

    Je ne savais pas que Tabu Ley était (est!) son père ! J’aime beaucoup « pitié » et la reprise que Youssoupha en a faite… avec papa :)

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    1. Army - 21/03/2012 à 8 h 40 min

      avec papa ouais, c’est beau quand on sait qu’il ne s’est pas entendu avec son père pendant longtemps… le fait de devenir père l’a sans doute remis en question…
      Et c’est définitivement mon track préféré de l’album.

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